Une semaine de déchirement

Lundi 29 septembre

Cher journal,

Je n’en peux plus. Cette boule au ventre ne me quitte plus, ce n’est plus supportable. J’ai pris l'une des décisions les plus difficiles de ma vie. Mercredi, je vais quitter Clément.

Je t’écris ce soir, cela fait si longtemps que je ne suis pas venue coucher mes émotions ici. Mes mains tremblent. C’est absurde, je l’aime, Clément. Je l’aime d’un amour d’admiration et de tendresse. Quand il pose son regard sur moi, j’ai l’impression d’être plus jolie, désirable. Mais dans sa vie, je n’y ai qu’une place minuscule. Une case le mercredi soir, et quelques heures volées certains week-ends, quand ses obligations familiales le lui permettent. Cette expression, je la déteste. Elle me rappelle sans cesse que je ne suis pas une priorité pour lui, mais un agréable passe-temps.

Le week-end dernier, encore, j’ai attendu. Samedi, il devait passer me prendre pour faire du shopping. Un message à la dernière minute : « J'ai un imprévu, je ne peux pas. Je suis désolé, ma Julie. » Ma Julie. Comme si j’étais sa propriété, mais une propriété qu’on laisse à l’abandon. J’ai passé ma soirée sur mon canapé, à regarder mon téléphone, espérant un nouveau message, une photo, un signe. Rien. Le silence. Ce silence qui en dit long sur la place que j’occupe dans son emploi du temps.

Je ne veux plus de cette vie de bouts de ficelle. Je ne veux plus être la petite amie « de coup de vent ». J’ai 25 ans j’ai envie de légèreté, de spontanéité, de projets fous un dimanche après-midi. Je veux un amour qui se vit à la lumière du jour, pas un amour qui se cache dans les interstices de sa vie. Mais je suis attirée par des hommes beaucoup plus âgés que moi… Et généralement ces hommes ont déjà une vie avant moi !

Alors mercredi, je vais le faire. Je lui ai donné rendez-vous dans ce bar où nous avions l’habitude de nous retrouver lors de nos premier rendez-vous. Cette table au fond de la salle un peu cachée. L’ironie de la situation ne m’échappe pas. C’est là que tout a vraiment commencé, un soir d'octobre. Il faisait déjà froid, je me souviens. Il va faire froid mercredi aussi, j’en suis sûre.

Mardi 30 septembre

Cher journal,

Demain, c’est le jour J. La journée a été étrange, comme suspendue. En cours ce matin, j’étais en pilotage automatique, souriante au prof, mais mon esprit était ailleurs. Il était déjà dans ce bar, à répéter les mots que je vais devoir prononcer.

J’ai reçu un message de lui ce midi. « Hâte de te voir demain, ma Julie. J’ai pensé à toi. » Ces mots m’ont transpercée. Comment peut-il être si présent et si absent à la fois ? Comment peut-il m’aimer et accepter de me voir si peu ? C’est cette dissonance qui m’épuise.

Ce soir, j’ai préparé ce que j’allais lui dire. Je ne veux pas être cynique. Je ne veux pas lui faire de reproches. Je veux juste être honnête. Lui dire que cette situation me brise, petit à petit, jour après jour. Que mon amour pour lui est immense, mais qu’il s’étiole, faute d’espace et de lumière pour grandir. Que je me noie dans l’attente et le silence.

J’ai sorti la robe qu’il aime tant. Je la porterai demain. Par respect pour ce que nous avons vécu. Et pour moi. Je veux qu’il se souvienne de moi belle… pas en larmes et fragile. Même si, à l’intérieur, je suis un champ de ruines. Je suis terrifiée à l’idée de voir sa réaction. Terrifiée à l’idée qu'il puisse m'en vouloir. Mais je suis encore plus terrifiée à l’idée de continuer comme ça dans cette vie qui n’est pas la mienne.

Alors, demain, ce sera la fin. La fin de notre histoire d’amour qui a brillé si fort, mais si brièvement. Ce soir j'ai le cœur lourd, mais je t’écrirai après. Après la tempête.

Mercredi 1er octobre

Cher journal,

C’est fait. Mon cœur n’est plus qu’un poids lourd et douloureux dans ma poitrine, mais c’est fait.

Ma journée a été surréaliste. J’avais des cours ce matin. J’avais l’impression de me voir dans mon propre rôle, comme derrière une vitre, déjà séparée du monde par la décision qui pesait sur mes épaules.

17h approchait, et chaque minute qui passait était un supplice. Il était déjà là, à notre table quand je suis arrivé légèrement en retard. Il m’a vue et son visage s’est illuminé de ce sourire qui, d’habitude, me fait fondre. Aujourd’hui, il m’a transpercée. Je me suis assise, le ventre noué. Il a voulu commander un Orangina, comme d’habitude. J’ai refusé. Il a compris tout de suite que quelque chose n’allait pas. Son sourire s’est effacé. « Julie ? Qu’est-ce qui ne va pas ? »

J’ai pris une profonde inspiration, mes doigts serrés autour de mon sac. Les mots que j’avais répétés mille fois sont sortis, tremblants mais clairs.

« Clément, je t’aime. Mais cet amour… me tue à petit feu. Je t'ai déjà dit… Je ne veux plus être celle que tu vois en coup de vent, le mercredi, quand tu peux. Je ne veux plus être un rendez-vous dans ton agenda. J’ai besoin de plus. J’ai besoin de légèreté, de projets, de matins partagés. Cette situation… elle est devenue trop lourde pour moi. Je ne peux plus. »

Je l’ai regardé. Ses yeux, si expressifs, se sont voilés de tristesse. Il n’a pas nié, il ne s’est pas fâché. Il a juste baissé la tête un instant, puis il l’a relevée pour me regarder avec une franchise qui m’a désarmée.

« Julie, tu as raison », a-t-il dit doucement. « Tu as absolument raison. Je ne suis pas prêt à quitter ma situation même si je t'aime beaucoup moi aussi. »

Il a pris une pause, comme pour rassembler son courage. « Tu es une lumière incroyable dans ma vie, Julie. Une bouffée d’air, de jeunesse, de bonheur pur. À 25 ans, tu as toute la vie devant toi. Moi… je suis ailleurs. Je ne peux pas te donner la place que tu souhaites. Ce serait égoïste et malhonnête de te faire croire le contraire. »

L’entendre dire les mots, « je ne souhaite pas rompre pour toi », ça a été comme une claque. Une confirmation brutale de ce que je pressentais. Je n’étais pas assez importante pour justifier un bouleversement. Je n’étais que la « jeune fille de 25 ans », un intermède, un éclat de bonheur, mais pas un avenir.

Quand nous nous sommes levés pour partir, c’était pour la dernière fois. Il a voulu me serrer dans ses bras. Je me suis blottie contre lui une dernière fois, respirant son parfum, m’imprégnant de cette sensation pour la dernière fois. Puis je me suis détachée.

Je suis rentrée chez moi. Je suis assise sur mon lit. La douleur est là, violente. Mais sous les larmes, il y a autre chose. Une forme de libération. C’est fini, journal. L’histoire avec Clément est finie. Une page se tourne, douloureusement, mais elle se tourne.

Jeudi 2 octobre

Cher journal,

Le réveil a été brutal. Ce matin, mon premier réflexe a été de chercher mon téléphone, pour voir s’il avait écrit, comme il le faisait souvent tôt le matin. Puis la réalité m’a frappée de plein fouet. Le silence. Le silence définitif.

La journée a été étrange. Mon esprit revivait sans cesse les moments d’hier. Cette sensation de vide est physique, un trou dans ma poitrine. J’ai évité les endroits qui me rappellent trop lui. 

Ce soir, l’appartement est trop silencieux ma coloc n'est pas là cette nuit. Je sais que la nuit va être longue. Je le sens. La douleur se densifie avec l’obscurité.

Vendredi 3 octobre

Cher journal,

La nuit a été atroce. Je n’ai presque pas dormi. Entre 2h et 4h du matin, ça a été le pire. Allongée dans le noir, les larmes coulaient sans bruit sur mon oreiller. Les questions tournaient en boucle dans ma tête : « Ai-je pris la bonne décision ? Aurais-je dû être plus patiente ? » J’ai repensé à chaque sourire, à chaque moment de complicité, et chaque souvenir était comme un coup de couteau.

J’avais l’impression que la peine allait m’avaler toute entière. J’ai pleuré, bien sûr, les projets que je faisais en secret s’évaporent d’un coup.

Ce matin, je me suis regardée dans le miroir et j’ai vu une étrangère, fragile et brisée. J'ai quand même fait une photo pour mes followers. Mes seins nus… cachés par mes mains. Je crois que c'est devenu un rituel important pour moi…

Mais ce soir, c’est aussi le grand départ. Ce soir, je prends le train pour rejoindre Lise et Chloé dans la maison de campagne de la famille de Lise. J’ai l’impression de préparer ma propre évasion. 

Cet après-midi, en fermant ma valise, c’était un peu comme si je laissais la Julie triste et esseulée ici, au moins pour 2 jours. Je ne suis pas guérie, loin de là. La douleur est toujours là, en moi, comme une marée basse qui attend de remonter. Mais pour ce week-end, je vais essayer de la mettre en pause. Je vais essayer de redevenir simplement Julie, 25 ans, en week-end avec ses copines.

Samedi 4 octobre

Cher journal,

La nuit est douce ici, à la campagne. Chloé est montée se coucher tôt. Elle était épuisée mais moi j'avais besoin de ne pas rester seule. Dans ce calme, Lise s’est confiée à moi et moi à elle. Elle parlait de sa vie à deux qui semble si parfaite de l’extérieur, mais qui demande en réalité tant de renoncements persos. Elle m’a avoué, à demi mot, qu’elle enviait ma liberté retrouvée.

Ses mots ont fait écho en moi bien plus fort que je ne l’aurais imaginé. Je crois que je ne suis pas prête pour cela. Pas maintenant. J'ai bientôt 26 ans et je crois que j'ai encore un peu de temps avant de me poser, chercher cette stabilité, peut-être fonder une famille. Moi j'ai encore soif d’imprévu, de spontanéité, de ces moments où l’on rit sans retenue. 

La rupture avec Clément a pris un sens un peu différent de celui que j'imaginais. C'est pas seulement une fuite face à une situation inévitable mais finalement c'est peut-être ma manière d'affirmer ma propre liberté. La liberté de ne plus être à sa disposition. 

La tristesse n’a pas disparu, elle est toujours là, tapie au fond de moi. Mais cette sensation est mêlée à un soulagement, presque une excitation à l’idée de me retrouver seule face à tous les possibles.

Dimanche 5 octobre

Cher journal,

Ce dernier jour du week-end s'est bien passé. On a profité du soleil d’octobre, pour une longue balade matinale. Cela a nettoyé mon esprit. On est ensuite repassées au marché du village avant de cuisiner toutes les trois. L'après-midi… on a cédé à un rituel absolument cliché. Nous nous sommes installées sur le canapé avec des plaids et des tasses de thé, pour regarder (enfin re re regarder) « Love Actually ». C’est vintage, un peu cucul, un concentré de clichés mais qu'est ce que ça fait du bien.

Bon voilà, je retourne à ma vie normale... Ce week-end n’a pas effacé Clément. La boule au ventre est toujours là. Mais elle n’est plus toute-puissante. Un nouveau chapitre va commencer. Enfin, je l'espère.

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